Le site de Montaudran à Toulouse est associé à l’une des plus belles pages de l’aventure technique et humaine du XXe siècle. L’ouverture d’une ligne aérienne régulière entre Toulouse et Santiago du Chili. Une épopée sur plus de 13 000 km à travers trois continents. Ses pilotes parmi lesquels Jean Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry, ou Henri Guillaumet, seront érigés en véritables héros. Surnommés les « chevaliers du ciel », ils consacreront un tracé devenu légendaire, celui de la Ligne. Montaudran en est la « tête ».
Quatre vingt dix ans après le lancement de cette épopée, l’esprit de La Ligne reste intact. Enfin presque : Les grues, pelleteuses et camions bennes du promoteur Kofmann & Broad s’organisent pour transformer le site de Montaudran en un immense chantier de promotion immobilière.
C’est pourtant à Montaudran que Toulouse doit d’être Capitale européenne de l’Aéronautique et de l’Espace. L’industrie aéronautique débute donc à Toulouse en 1917, à Montaudran. Pierre Georges Latécoère, constructeur de wagons installé en bordure de la ligne de chemin de fer Toulouse-Sète, obtient du gouvernement français la commande de 1 000 avions de reconnaissance Salmson.
La Grande Guerre terminée, l’industriel toulousain envisage sa reconversion. Il créera alors la première ligne aérienne régulière transcontinentale. Une idée folle pour l’époque, que l’ensemble des spécialistes jugeaient « irréalisable ». Pierre-Georges Latécoère n’aura qu’une idée en tête : « la réaliser ». Il va alors utiliser les avions démilitarisés qu’il construit dans ses halles de Montaudran. Démobilisés, les as de la Grande Guerre, tel Didier Daurat qui va localiser en 1918 la grosse Bertha, vont trouver dans cette aventure une façon de prolonger leur passion du vol.
Quatre ans après la création des Lignes aériennes Latécoère, Toulouse devient la « tête » de la plus grande ligne aérienne au Monde. « On écrit tous les jours, l’avion postal n’aura de sens que s’il décolle tous les jours », déclarait visionnaire Pierre-Georges Latécoère. Encore inédits, les premiers vols de nuit vont s’organiser avec de frêles avions en toile. Didier Daurat, le chef d’exploitation de la Ligne, en sera le chef d’orchestre. Antoine de Saint-Exupéry y consacrera plusieurs livre.
Ainsi va naître La Postale, cette épopée qui va rapprocher les peuples de trois continents. Une correspondance mettait jusqu’alors plus d’un mois par voie terrestre et maritime entre l’Europe et l’Amérique du Sud. Elle ne mettra plus que sept jours. L’espace temps, porte d’entrée du monde moderne, en sera profondément modifié. Du pilote au mécanicien, tous savaient qu’ils vivaient là une aventure humaine et technique unique : « la dernière chanson de geste » selon Joseph Kessel.
Antoine de Saint-Exupéry est l’un d’eux. Il est nommé chef d’escale de l’aéroplace de Cap Juby, isolé en plein Sahara. De ces dix huit mois passés à Cap Juby et au service de la Ligne, va naître l’une des œuvres littéraires les plus célèbres du XXe siècle : de Courrier Sud, au Petit Prince.
L’homme de La Ligne est comme un jardinier, écrit Saint-Exupéry. Il est « lié d’amour à toutes les terres et à tous les arbres de la terre », tristes à l’idée de laisser une « planète en friche » . Il se sentait « responsable un peu du destin des hommes » .
Le site de Montaudran incarne plus de 80 ans de l’histoire aéronautique française : Succéderont à Latécoère et à l’Aéropostale, l’avionneur Bréguet de 1938 à 1960, ainsi que le centre de maintenance d’Air France de 1936 à fin 2003.
Dans les grandes halles de montage encore intactes, seront construits durant plus de 20 ans des avions devenus mythiques : le Laté 28, le premier avion de ligne pour passager, pas moins de 18 records mondiaux avec Jean Mermoz à ses commandes ; la légendaire Croix du Sud à bord de laquelle Mermoz et son équipage disparaissaient en 1936 dans l’Atlantique Sud ; le Lieutenant de vaisseau Paris, véritable « Paquebot des aires » salué par la Presse mondial en janvier 1936 lors de sa traversée de l’Atlantique nord ; le Laté 631, le plus grand hydravion au monde qui ait volé ; Sous leurs voûtes, « chaque mot prononcé résonne, demeure, charge le silence », écrit Saint Ex. C’est ici que Dewoitine mit en place la chaine de production, avant de créer sa propre société, à l’origine d’Airbus et de l’actuel EADS.
C’est dans le château Raynal remontant à la fin du XVIIIe siècle que la Ligne s’organise et que les avions du futur seront imaginés et dessinés. Les pilotes y recevaient leurs missions de vol auprès de Daurat.
La piste depuis laquelle décollait l’archange et ses compagnons de vol, se trouve être premier aérodrome de Toulouse et le seul jusqu’en 1936.
C’est depuis le bâtiment radio que « Toulouse parlait, tête de ligne, Dieu Lointain », et informait les escales de la progression du courrier. Saint-Exupéry et ses compagnons le suivaient telle une « comète lointaine » . Ce fut dans ce petit bâtiment symbole de toute une histoire, que l’on était informé de l’atterrissage forcé d’avions dans le désert du Sahara ou dans la Cordelière des Andes, de la capture d’équipages au main des maures, ou du dernier message de Mermoz et de son équipage, le célèbre « coupons moteur arrière droit ».
Le bâtiment d’accueil des voyageurs, l’un des tout premier de l’histoire allait accueillir le roi des Belges Albert Ier, Paul Painlevé, Laurent Eynac et bien d’autres. Ils furent les premiers passagers réguliers du ciel.
L’usine de Montaudran
Construction du premier avion à Toulouse
par Rémi Desalbres, architecte du patrimoine, Membre du Conseil de la Fondation Latécoère
En 1914, l’industriel Pierre-Georges Latécoère s’engage comme simple soldat dans l’artillerie, alors qu’il avait été déclaré inapte pour mauvaise vue. La hiérarchie le renvoie cependant à la vie civile, estimant qu’il « rendra plus de service à son pays à la tête d’une industrie que derrière un canon ». Les besoins de l’effort de guerre commandent une mobilisation totale de l’économie du pays. Latécoère transforme son entreprise toulousaine de wagons pour fabriquer des munitions et obus de gros calibre, dont la production nationale doit passer de 700 à 50 000 en quelques semaines. En 1917, le Gouvernement cherche à éloigner l’industrie du front et commande à Latécoère 1 000 avions Salmson de reconnaissance.
« Rien n’existait à Toulouse, tout était à créer et les difficultés de réunir en temps de guerre le potentiel humain et les matériels indispensables étaient quasi insurmontables » écrira Marcel Moine chargé d’organiser la production avec Emile Dewoitine. Une nouvelle usine est créée à Montaudran en bordure de la voie de chemin de fer.
Le 5 mai 1918, le premier avion construit à Toulouse est livré et décolle de la piste de Montaudran.